Procrastination au travail : un mal silencieux qui pèse sur la performance et la santé mentale

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En France, la procrastination au travail est un sujet rarement abordé ouvertement, elle est souvent assimilée à un manque de rigueur ou d’enthousiasme. Toutefois, les chiffres témoignent d’une histoire différente. D’après une étude IFOP menée en 2024, près de 60% des employés français ont la possibilité de différer régulièrement certaines tâches professionnelles lorsqu’elles revêtent une certaine importance.

Un phénomène massif, mais sous-estimé

La procrastination n’est pas marginale. D’après une étude de l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), 41 % des actifs déclarent avoir le sentiment de « subir leur organisation du travail », faute de temps pour planifier et prioriser. Cette désorganisation ressentie est l’un des premiers facteurs de procrastination identifiés en entreprise.

À l’inverse de ce que l’on pourrait penser, elle concerne tous les types de profils : cadres, employés, gestionnaires, jeunes professionnels comme personnes âgées. Selon une étude dévoilée par Malakoff Humanis en 2023, il apparaît que les cadres sont particulièrement touchés, surtout à cause de l’abondance d’informations et de l’augmentation des décisions à prendre.

Procrastiner n’est pas être paresseux

Tous les chercheurs s’accordent à dire que la procrastination n’est pas une question de gestion du temps, mais plutôt de gestion des émotions. Yves Clot, sociologue français, met en lumière que le fait de repousser une tâche est fréquemment associé à un dilemme interne :

  • crainte de l’échec,
  • absence de sens,
  • pression trop forte ou objectifs vagues.

Une étude menée par le CNAM en 2023 montre que les salariés confrontés à des objectifs mal définis ou changeants ont 35 % plus de risques de procrastiner. Lorsqu’on ne sait pas exactement ce qui est attendu, repousser devient une stratégie inconsciente de protection.

Le rôle clé de l’organisation du travail

En France, la procrastination est étroitement liée aux modes d’organisation. Réunions à répétition, urgences permanentes, injonctions contradictoires… Selon une enquête de l’APEC (2024), les cadres passent en moyenne 38 % de leur temps en réunions, souvent au détriment du travail de fond.

Résultat : les tâches complexes, celles qui demandent réflexion et concentration, sont reportées au lendemain. Puis au surlendemain. L’ANACT parle d’un « travail empêché », où les salariés savent ce qu’ils devraient faire, mais n’en ont ni le temps ni l’espace mental.

Numérique et distractions : un accélérateur invisible

Emails, messageries internes, notifications, outils collaboratifs… Le numérique, censé fluidifier le travail, contribue aussi à fragmenter l’attention. En France, une étude menée par l’Observatoire de la vie numérique au travail (2024) indique que un salarié reçoit en moyenne 120 sollicitations numériques par jour.

Chaque interruption a un coût cognitif. Selon l’INRS, il faut entre 15 et 25 minutes pour retrouver un niveau de concentration optimal après une interruption. Face à cette dispersion, le cerveau privilégie les tâches rapides et peu engageantes. La procrastination devient alors un mécanisme d’adaptation.

Télétravail : faux coupable, vrai révélateur

Souvent accusé d’encourager la procrastination, le télétravail joue en réalité un rôle plus nuancé. Une étude de la DARES (2023) montre que les télétravailleurs ne procrastinent pas plus que les salariés en présentiel, mais pour des raisons différentes.

À distance, la procrastination est davantage liée à l’isolement, au flou des attentes et à la difficulté à délimiter le temps de travail. En présentiel, elle est plutôt causée par les interruptions constantes et la pression du collectif. Dans les deux cas, le problème n’est pas le lieu, mais l’absence de régulation claire.

Quand la procrastination devient un signal d’alerte

La procrastination chronique n’est pas anodine. Elle a des effets directs sur la santé mentale. Une étude de Santé Publique France (2024) établit un lien entre procrastination répétée, augmentation du stress, troubles du sommeil et sentiment de perte de contrôle.

Plus on reporte, plus la charge mentale s’accumule. Selon Malakoff Humanis, un salarié français sur deux se dit aujourd’hui en état de fatigue psychologique, un terrain favorable à l’évitement et au découragement. La procrastination devient alors un symptôme, pas une cause.

Un coût réel pour les entreprises françaises

Derrière ces comportements individuels se cache un enjeu économique. Le cabinet Technologia estime que la désorganisation et la procrastination coûtent plusieurs milliers d’euros par salarié et par an, en retards, erreurs, baisse de qualité et désengagement.

À l’échelle nationale, ces micro-retards répétés pèsent sur la compétitivité. Une étude publiée par France Stratégie en 2023 souligne que l’inefficacité organisationnelle est l’un des freins majeurs à la productivité en France, bien avant le manque de compétences.

Peut-on réellement réduire la procrastination ?

Les solutions simplistes ne suffisent pas. Les chercheurs s’accordent sur plusieurs leviers efficaces. D’abord, clarifier les priorités. Selon l’ANACT, les équipes qui disposent d’objectifs clairs et hiérarchisés procrastinent jusqu’à 30 % moins.

Ensuite, fractionner le travail. Une étude menée à l’Université Paris-Dauphine (2023) montre que découper une tâche complexe en actions courtes réduit significativement l’évitement. Enfin, repenser la culture de l’urgence : tout n’est pas prioritaire, et tout n’a pas besoin d’être immédiat.

Certaines entreprises françaises expérimentent déjà des plages sans réunions ni emails. Résultat : une amélioration mesurable de la concentration et une baisse de la procrastination, selon un rapport de l’APEC publié en 2024.

Un miroir de notre rapport au travail

La procrastination au travail n’est ni un caprice ni une faiblesse individuelle. Elle est le miroir d’un rapport au travail sous tension, pris entre surcharge, perte de sens et hyperconnexion.

Derrière chaque tâche repoussée se cache souvent une question simple, rarement posée : « À quoi sert vraiment ce que je fais ? ». Tant que cette question restera sans réponse claire, la procrastination continuera de s’installer, silencieuse mais persistante, dans les bureaux français.

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