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L’Intelligence Artificielle : une véritable menace pour nos emplois ?

Robots manutentionnaires, androïdes assistants, chatbots qui discutent avec des clients, programme informatique qui compose lui-même de la musique, voitures autonomes, autant d’innovations qui se multiplient grâce à l’Intelligence Artificielle. Capable de simuler de l’intelligence et donc de remplacer l’être humain dans certaines de ses actions professionnelles et quotidiennes, elle est présente depuis les années 1950 et suscite encore aujourd’hui de nombreux débats. Pour certains, elle est le symbole ultime de l’innovation quand pour d’autres, elle est une menace pour l’humanité, notamment dans le travail jusqu’ici dédié à l’être humain. L’IA, véritable destructeur d’emploi ? Et qu’en pensent les différents protagonistes ? Enquête.

1,2 trillion de dollars. C’est ce que devrait atteindre le marché de l’Intelligence Artificielle, cette année, soit un chiffre en croissance de 70 % par rapport à 2017, selon Gartner (entreprise américaine de conseil et de recherche spécialisée dans les techniques avancées, ndlr). Les géants du numérique comme Apple, Google, Facebook ou encore Microsoft investissent dans ce secteur et de nombreuses jeunes pousses naissent autour de cette innovation qui donne lieu à des débats enflammés. Une des plus célèbres intelligences artificielles reste Watson, la propriété de la multinationale informatique IBM. Celui-ci est capable de parcourir un dossier médical de 300 pages en une demi-seconde pour aider un médecin ou d’établir un profil psychologique simplement en discutant avec un humain. Des inquiétudes se dessinent néanmoins sur la menace qu’elle porterait sur le travail. Est-ce justifié ou non ? Qu’en pensent les experts, entrepreneurs et politiques ?

Les Français plus ou moins méfiants envers l’IA

Deux études nous montrent que les Français ont une perception plutôt méfiante à l’encontre de l’Intelligence Artificielle. La première, effectuée en avril dernier par Harris Interactive avec le cabinet de conseil Julhiet Sterwen souligne que trois-quarts d’entre eux déclarent que le développement de la technologie va modifier leur façon d’exercer leur travail et que 8 % craignent même que leur travail disparaisse. Mais 70 % de nos compatriotes pensent qu’elle est une opportunité pour leur entreprise et deux tiers pensent que les modifications effectuées par cette technologie sont bénéfiques pour son fonctionnement. La deuxième, réalisée par Keley Consulting et l’institut YouGov France met en lumière que 59,3 % des Français considèrent l’IA comme une opportunité pour l’Hexagone et 48,5 % qu’elle peut améliorer leurs conditions de vie. 

Des dirigeants séduits par cette technologie 

Les entrepreneurs et dirigeants sont eux davantage séduits par l’Intelligence Artificielle, notamment dans les aspects bénéfiques qu’elle peut apporter à leur entreprise. Infosys, société de conseil et de services technologiques, a ainsi dévoilé en janvier 2018, son étude au cours de laquelle elle a interrogé 1 000 dirigeants de sept nationalités différentes. 78 % des dirigeants français interrogés affirment avoir réalisé des bénéfices substantiels après avoir déployé l’IA. 66 % des personnes sondées l’ont utilisée en premier lieu, pour l’automatisation des processus métier. Cette technologie apporte un certain nombre d’atouts aux sociétés tant au niveau de la rapidité que de la flexibilité, avec une productivité optimisée et des coûts réduits. Elle peut devenir une véritable alliée dans leur développement et transformation. Dans l’industrie, son intégration au sein du process de production permet d’optimiser le temps de traitement et de laisser les humains se concentrer sur des activités à valeur ajoutée. Dans la gestion de la relation client, elle permet de faciliter le travail des salariés via des logiciels CRM et d’améliorer un service client, via des chatbots. Dans le domaine de la santé, les assistants virtuels ou objets médicaux intelligents peuvent s’avérer utiles dans le traitement de patients. Reste qu’il existe quelques inconvénients notamment sur les risques de cyber-attaques et défaillances techniques qui peuvent engendrer a contrario des coûts financiers considérables. 52 % des entreprises françaises sont ainsi sensibles à l’IA dont 36 % utilisent déjà des solutions et 16 % ont l’intention de s’en servir dans l’avenir, confortant le rapport publié en mars dernier par Tata Consultancy Services, entreprise indienne de services en informatique. 37 % d’entre elles consacrent à cette technologie, un budget supérieur à un million d’euros et 71 % prévoient même d’augmenter leur investissement.

Une menace considérable pour les emplois…

D’après un rapport réalisé en novembre 2015 par le cabinet de conseil, McKinsey Global Institute, d’ici 2030, 45 % du travail accompli actuellement par des humains pourraient être réalisés dans le futur par l’IA, entraînant notamment la suppression de 30 % des emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Selon une étude du think tank Institut Sapiens publiée en août 2018, plus de 2,1 millions de Français verraient leurs emplois disparaître dans les années qui viennent à cause de l’Intelligence Artificielle. Cinq types de professions seraient plus menacés que d’autres, dans le domaine de la banque et des assurances, de la comptabilité, du secrétariat ou encore des métiers de caissiers et de la manutention. Les effectifs de salariés dans le premier secteur devraient disparaître entre 2038 et 2051, le deuxième entre 2041 et 2056, le troisième entre 2053 et 2072, le quatrième entre 2050 et 2066 et le dernier entre 2071 et 2091. Une compagnie d’assurances japonaise, Fukoku Mutuel Life Insurance, a par exemple décidé de licencier en janvier 2017, 25 % de son effectif, soit 34 personnes, pour le remplacer par un système utilisant l’IA afin de faire des économies et de traiter plus rapidement les remboursements médicaux de ses clients. Un site a même été créé pour savoir si un métier sera destiné ou non à être automatisé dans l’avenir. Prénommée Will Robots Take My Job, la plateforme a été lancée en juin dernier et s’appuie sur une étude réalisée en 2013 par Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, deux chercheurs en sciences sociales à Université d’Oxford. En rentrant simplement l’intitulé du job dans une barre de recherche, un chiffre est délivré concernant le pourcentage de chance d’être remplacé par un robot. Les télémarketeurs ou les souscripteurs d’assurance ont 99 % de chances de voir leurs métiers confiés à une intelligence artificielle, contre 11 % et 2 % pour les journalistes et les dirigeants d’entreprises. Le site suscite l’intérêt de la population puisque depuis son lancement, 1,4 million de personnes l’ont visité.

Ou une opportunité pour en créer de nouveaux ?

D’autres études vont à contre courant des analyses présentées ci-dessus. Le Forum économique mondial, également appelé le forum de Davos, a publié un rapport sur ce thème, en septembre 2018. Selon celui-ci, 58 millions d’emplois seraient créés d’ici 2022 par l’Intelligence Artificielle, 75 millions seraient reconvertis tandis que 133 millions « de nouveaux rôles peuvent apparaître, plus adaptés à une nouvelle division du travail ». Deux autres études vont dans ce sens. Celle menée par l’entreprise multinationale américaine Cognizant, spécialisée dans les services d’informatique et de conseil, annonce que l’Intelligence Artificielle pourrait créer 21 millions d’emplois. Quant à celle de Institute for the Future (groupe de réflexion ndlr) et de Dell, troisième plus grand constructeur d’ordinateurs au monde, 85 % des jobs à venir d’ici 2030 n’existent pas encore aujourd’hui. Des métiers comme coach pour robots ou chatbots, géomaticien, ingénieur expert en cloud et virtualisation ou encore le data scientiste, le psydesigner et les personnes chargées de la monétisation, devraient se développer ou voir le jour. 

Des experts, scientifiques et entrepreneurs s’inquiètent…

Plusieurs experts, entrepreneurs et scientifiques, conscients des opportunités de l’IA, ont néanmoins des réserves sur celle-ci et ont souligné la nécessité de la réguler. Stephen Hawking, le célèbre physicien théoricien et cosmologiste britannique, décédé en mars dernier, a souvent alerté l’opinion sur les conséquences des technologies d’intelligence artificielle, les considérant comme un danger tout autant qu’une source d’opportunité : « La montée de l’IA pourrait être la pire ou la meilleure chose qui soit jamais arrivée à l’humanité. ». Même s’il considérait que les bénéfices pouvaient être intéressants comme la possibilité d’éradiquer la maladie et la pauvreté, le scientifique a écrit en décembre 2016, une tribune dans les colonnes du journal anglais The Guardian, déclarant que « l’automatisation des usines a déjà décimé les emplois dans la fabrication traditionnelle, et la montée de l’intelligence artificielle est susceptible d’étendre cette destruction d’emplois profondément dans les classes moyennes. » Elon Musk, le fondateur de Tesla et de Space X, s’est également inquiété des menaces sur le marché du travail en affirmant en juillet 2017 « Que faire au sujet du chômage de masse ? Ce sera un défi social massif. Il y aura de moins en moins d’emplois que des humains sauront mieux faire qu’un robot ». Il a lui-même lancé une société de recherche sur cette technologie, OpenAI, afin de construire une intelligence artificielle générale sécurisée, ayant un impact positif sur l’humanité. Quant à Bill Gates, milliardaire et créateur de Microsoft, il a demandé aux gouvernements de taxer les robots travailleurs en indiquant que « le travail d’entrepôt, la conduite, le nettoyage des locaux, il y a un certain nombre de choses qui sont des catégories d’emplois significatives qui disparaîtront certainement dans les 20 prochaines années. »

… tandis que d’autres la défendent 

L’économiste et essayiste français Nicolas Bouzou considère que le travail des êtres humains ne va pas disparaître avec l’Intelligence Artificielle, mais qu’il va muter. Cette crainte de la fin du travail est pour lui infondée, puisqu’il déclare dans le résumé de son essai, « Le travail est l’avenir de l’homme », « aucun chômage dans le monde n’est aujourd’hui lié à l’utilisation des nouvelles technologies qui, bien au contraire, constituent un fantastique vecteur de progrès et d’emplois. À condition de faire du travail humain une question intellectuelle et politique prioritaire, et de trouver enfin le courage de réformer en profondeur notre marché du travail et notre système de formation, seuls coupables du chômage de masse que connaît la France ». Dans son ouvrage, il ajoute que les pays qui sont le plus en avance au niveau de la technologie robotique comme le Danemark ou l’Allemagne, sont ceux qui sont les moins éloignés du plein emploi. Pour Boi Faltings, professeur au Laboratoire d’intelligence artificielle de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne, ndlr) les prévisions selon lesquels les robots intelligents effectueront le travail d’un humain, sont trop optimistes. Selon lui, l’androïde jouera le rôle du second, qui « s’occupera d’une partie du travail afin de rendre l’humain plus efficace. » Daron Acemoglu et Pascual Restrepo, économistes du MIT (Massachusetts Institute of Technology, université et institut de recherche dans le domaine de la science et la technologie, ndlr) attestent que cette progression de l’automatisation ne répond qu’à une pénurie de travailleurs qui ne sont déjà plus sur le marché de l’emploi.

Des plans politiques stratégiques mise en place en France

Sur la question de l’Intelligence Artificielle en France, les institutions et les personnalités politiques s’y intéressent de plus en plus, avec de multiples plans stratégiques en tête. Lors d’un colloque organisé au Collège de France à Paris, en mars dernier, Emmanuel Macron, le président de la République, a annoncé qu’un budget de 1,5 milliard d’euros, dont 400 millions d’euros reviendraient pour des appels à projets, serait attribué sur l’ensemble de son mandat. Cette décision fait suite aux propositions du député LREM et mathématicien Cédric Villani, dans son rapport intitulé « Donner un sens à l’intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne », commander par l’Élysée en septembre 2017. L’objectif est de faire de la France, une des forces en matière d’Intelligence Artificielle afin de peser face aux États-Unis et à la Chine, des pays puissants en matière de recherche et développement sur ce sujet. Dans ce rapport de deux cent quarante pages, l’élu politique propose un certain nombre de recommandations. Il veut d’abord mettre en place un meilleur accès aux données, en prônant « une politique de la donnée offensive qui vise à favoriser son accès, son partage et sa circulation », à l’échelle de l’Europe et un développement de la recherche, à travers la création d’un « réseau de recherche d’excellence », symbolisé par des instituts interdisciplinaires répartis dans l’Hexagone. Cédric Villani souhaite également que la stratégie se concentre sur des secteurs clés comme la santé, les transports, l’écologie, la défense et la sécurité. Au sujet de l’impact de l’IA sur l’emploi, le député recommande la création d’une structure ayant pour but « d’anticiper et expérimenter des dispositifs d’accompagnement » ainsi que « des modalités nouvelles de production et de répartition de la valeur » et pour des questions éthiques, la mise en place « d’une instance pour émettre des avis, donner des jugements en toute indépendance, qui puisse être saisie par le gouvernement comme par les citoyens, et qui nous dise ce qui est acceptable ou non acceptable. » Outre ce rapport, le secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi, a également en septembre dernier appelé les entreprises à partager et améliorer leurs données, pour accélérer l’innovation en matière d’intelligence artificielle. Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, a aussi présenté en octobre 2018, un plan pour faire de sa circonscription, un pôle majeur sur cette technologie et valoriser les sociétés spécialisées dans ce secteur. La région regroupe en effet, plus de la moitié des 500 entreprises et équipes de recherche françaises spécialisées en Intelligence artificielle et 40 % des dépenses de recherche et développement au plan national.

Quand l’Intelligence Artificielle fait son cinéma

À quoi ressemblera l’Intelligence Artificielle dans un avenir proche ? Depuis des décennies, le cinéma tente de répondre à cette question via de multiples films de science-fiction. Dans la plupart des histoires racontées, elle est souvent considérée comme une menace pour l’humanité. Dans la saga Terminator de James Cameron, le programme Skynet exploite les robots dans le but d’éliminer les humains tandis que la Matrice, dans le cycle Matrix réalisé par les sœurs Wachowski, contrôle le monde et maintient ses habitants dans un univers virtuel. Peu d’œuvres cinématographiques sur ce thème s’éloignent de la vision effrayante de cette technologie, à part le film de Steven Spielberg, A.I. Intelligence artificielle, sorti en 2001, qui met en lumière David, un robot androïde qui veut devenir un « véritable » petit garçon. L’Intelligence Artificielle s’invite également de plus en plus dans l’industrie cinématographique, en devenant parfois scénariste, réalisateur ou acteur. En 2016, une IA au nom de Benjamin a écrit un script de court-métrage de science-fiction, intitulé Sunspring. Pour cela, elle a reçu, du réalisateur Oscar Sharp et le chercheur spécialisé en intelligence artificielle Ross Goodwin, des domaines sur un ensemble de films d’anticipation sortis entre 1980 et 1990. Avec comme résultat, un scénario assez étrange et des dialogues sans queue ni tête. Watson, l’intelligence artificielle d’IBM a réalisé il y a deux ans la bande-annonce du film d’horreur, Morgan en analysant 100 trailers de long-métrages horrifiques pour comprendre les mécanismes de la peur. Après ce processus, elle a englouti l’ensemble de l’œuvre du réalisateur Luke Scott pour en extraire les passages les plus puissants. Quant à Tony Kaye, créateur du film American History X, il a annoncé cette année qu’il comptait employer une IA comme actrice-acteur principal(e) de son futur film, 2nd Born, et qu’elle soit reconnu(e) par le SAG (Screen Actors Guild, syndicat professionnel américain des acteurs et comédiens, ndlr)

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