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Interview de Jacques Birol, Cofondateur de Keljob

L’entrepreneuriat : était-ce une vocation pour vous ?

Mon parcours jusqu’à la création de Keljob était loin de l’entrepreneuriat. Durant toute la première partie de ma vie, j’ai été dirigeant salarié dans le monde de la publicité. L’agence dans laquelle je travaillais avait été rachetée par le groupe Publicis et je suis devenu président d’une enseigne du groupe. Au moment où j’accédais à ce poste, nous perdions les compétitions. Je suis allé prendre conseil auprès du patron des filiales qui m’a dit trois choses : Gagne, gagne et gagne !

Et ces conseils ont-il porté leurs fruits ?

J’ai dit à mes équipes que j’allais leur faire pleinement confiance et me concentrer désormais sur « faire gagner ce qu’ils proposeraient ». J’ai compris qu’en tant que patron mon boulot était de faire gagner l’entreprise et que l’équipe était là justement pour se poser la question du « comment faire bien ». Ce changement d’état d’esprit a fait tout basculer : nous nous sommes mis à gagner 70 % des contrats !

Alors quel a été le déclic qui vous a fait venir à l’entrepreneuriat ?

Un jour le PDG du groupe m’a appelé pour me dire qu’il me remplaçait, alors que tout roulait. C’est une décision que j’ai dû appliquer sans délai, mais que j’ai eu du mal à avaler. Le déclic s’est produit là : je ne voulais plus dépendre de quiconque à un étage supérieur qui me dirait ce que je ferai demain.

Vous êtes tout de suite parti sur le projet Keljob ?

Non, au départ je me suis lancé avec des amis sur un projet de création d’un hôtel de luxe avant-gardiste et basé sur l’éco-conception en Polynésie. Mais ça a été un échec total ! Pourtant l’idée était excellente car aujourd’hui l’hôtel existe et il fonctionne très bien ! Mais l’hôtel a été construit par une personne qui devait devenir notre partenaire…

A quoi attribuez-vous l’échec de ce premier projet entrepreneurial ?

Déjà nous n’étions pas du métier, ce qui nuisait à notre crédibilité. Puis nous avons eu l’illusion de croire qu’on pouvait partir avec peu de sous, qu’on réussirait à convaincre les investisseurs de toute façon. Enfin, je pense que le problème est que nous avons travaillé sur ce projet un peu comme un hobby. Mais le hobby cela n’existe pas dans l’entrepreneuriat ! Parmi les associés, il faut qu’il y en ait au moins un qui soit véritablement obsédé par le projet.

Cet échec vous a-t-il apporté quelque chose sur le plan personnel ?

J’ai fait la liste de toutes les erreurs que nous avons commises sur ce projet. Cela a constitué pour moi un très bon apprentissage ! Avec cet échec, j’ai surtout appris que la réussite ne dépend pas du fait d’avoir un beau projet ou d’être intelligent. Ce n’est qu’une question de motivation de l’équipe. La preuve : pour obtenir des financements nous avions présenté notre projet à des banquiers qui nous ont dit que cela ne marcherait pas. Peu de temps après, nos concurrents ont présenté la même chose aux mêmes banquiers qui ont décidé de les suivre !

Vous avez tout de suite rebondi en créant Keljob ?

Pierre Siquier m’a parlé du projet Jobcollector un midi. Je crois avoir envoyé un mail vers 2 h du matin : je trouvais l’idée géniale et j’étais de la partie si on rajoutait un zéro partout dans le plan. J’avais la conviction qu’une création d’entreprise innovante n’a d’intérêt que si on a pour elle de grandes ambitions. De plus, le modèle de Keljob, un méta-moteur de recherche d’annonces d’emploi, n’existait pas encore en Europe.

Est-ce que cela a été facile pour vous de lever des fonds ?

Moins évident que prévu car notre premier rendez-vous avec les business angels est tombé le jour même où la bulle Internet a éclaté ! Mais les financeurs ont été convaincus par notre projet, bien que personne ne comprenait vraiment le concept de Keljob, pas même moi ! Ils nous ont dit qu’ils étaient prêts à investir significativement à condition que nous mettions en jeu nos fonds personnels et que nous réussissions à convaincre des business angels pour rassembler 800 000 €. Lorsque nous avons réussi cela, ils nous ont mis à disposition 2,5 millions d’euros avec l’obligation d’ouvrir le site 3 mois plus tard avec plus de 100 000 offres d’emplois en ligne et déjà 15 clients : un défi énorme !

Quel a été le secret de la réussite de ce projet ?

Assurément cela a été la vitesse. Nous savions que nous étions dans une vraie course de vitesse car l’enjeu était de réussir à être les premiers à se placer sur le marché. Nous avons fait le dépôt de l’entreprise le 15 avril, date à laquelle nous n’avions rien du tout. Et le site a ouvert le 3 juillet en remplissant les promesses faites aux investisseurs ! Pour arriver à cela, nous avons travaillé jour et nuit.

Vous vous êtes très vite fait connaître du grand public. Comment avez-vous procédé ?

Nous avons créé une identité forte pour que la marque s’impose facilement dans les esprits. Le nom et le logo devaient eux aussi jouer sur la vitesse : ils devaient être reconnaissables plus vite que tous les autres. Puis nous avons eu un gros coup de chance : nous avons pu sponsoriser les J.O. de Sydney qui ont fait de très fortes audiences à la télévision. Trois mois après notre lancement, nous étions le 5e site emploi français.

Pourquoi vous êtes-vous retiré de l’aventure seulement deux ans après ?

J’avais rempli mon contrat. Le marché de l’emploi s’était complètement retourné. Il allait s’effondrer de 80 %. J’ai donc quitté l’opérationnel pour concentrer nos moyens sur le commercial, ce qui a marché. Je suis resté actionnaire. Les autres fondateurs sont partis ultérieurement, après que Keljob ait rejoint Adenclassified et soit introduit en bourse avec succès, voici 3 ans.

Que vous a appris cette aventure entrepreneuriale pour la suite ?

J’avais vraiment envie d’être libre dans mon travail. Comme nous avions cédé plus de la moitié de nos parts aux investisseurs, nous n’étions plus libres. Cette expérience m’a permis d’observer qu’il y avait toute une partie de la communication qui n’était pas encore développée, la communication de l’innovation. J’ai donc formalisé une méthode de communication de l’innovation. J’enseigne aujourd’hui cette matière à HEC et ai développé une activité de conseil spécialisé dans ce domaine.

Alors comment « vendre » l’innovation ?

Il faut s’adapter à ce que l’interlocuteur a dans la tête. Le but n’est pas de changer les opinions mais d’en faire adopter de nouvelles. Mais pour faire adopter un nouveau point de vue, il faut déjà comprendre quel est le point de vue initial. La vérité vient du client… Oui, mais quand on l’a écouté ! Après il ne faut pas utiliser de mots trop forts comme le terme « révolution » qui peuvent choquer ou faire peur. Il faut toujours utiliser une rhétorique basée sur trois concepts : rêver, expliquer et rassurer.

3 conseils

1. Soyez positif et toujours sympathique.
Daniel Carasso, le créateur de la marque Danone disait que c’est le fait d’être sympathique qui lui avait ouvert la porte du succès dans les affaires. Il disait que « si les gens savaient ce qu’on gagne à être sympathique, le monde entier serait sympathique ». Il ajoutait que la deuxième chose importante en business est de toujours faire plaisir aux gens à travers ses produits.

2. Timing is everything ! Tout n’est qu’une question de bon timing : il faut arriver au bon moment pour proposer son idée. Et le talent d’entrepreneur est là : réussir à savoir quand arrive ce bon moment, et le saisir.

3. Ne lâchez jamais l’affaire. Et battez-vous jusqu’au bout. Il n’y a pas de mauvaises idées d’entreprise, il n’y a que des idées qu’on abandonne avant qu’elles réussissent. Et si l’on est capable de tenir le temps, cela prouve qu’on a la motivation suffisante pour réussir. Bien sûr il faut s’organiser pour pouvoir tenir ce temps au niveau financier. La persévérance finit par convertir le temps en allié.

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