À l’heure où certains dirigeants occupent le terrain médiatique comme des marques à part entière, Thomas Leclercq suit une trajectoire radicalement différente. Peu d’interviews, peu de prises de parole publiques, mais une ligne stratégique claire, construite dans la durée. Son parcours éclaire en creux les transformations du capitalisme français, entre tradition familiale et ouverture assumée aux dynamiques mondiales.
Né en 1966, il grandit dans l’orbite de Decathlon, fondé par son père Michel Leclercq. Mais réduire l’enseigne à une simple chaîne de magasins serait passer à côté de l’essentiel. Dès l’origine, le projet repose sur une logique intégrée : concevoir, fabriquer et distribuer ses propres produits. Une organisation verticale qui, bien avant l’essor des plateformes, préfigure certaines mécaniques aujourd’hui dominantes dans l’économie numérique.
Ce modèle s’inscrit lui-même dans un ensemble plus vaste, celui de l’Association familiale Mulliez. Un écosystème où le collectif prévaut, où la gouvernance repose sur des équilibres internes, et où la discrétion n’est pas une posture mais une norme. C’est dans ce cadre que Thomas Leclercq construit sa lecture de l’économie.
Pas de mise en avant de diplômes prestigieux ou de trajectoire académique classique. Ici, l’apprentissage passe par le terrain. Il enchaîne les expériences au sein de plusieurs enseignes du groupe : Auchan, Norauto, Kiabi, puis Decathlon. Une douzaine d’années à explorer différents métiers du commerce, à comprendre les rouages d’un réseau de distribution, à gérer des équipes et des opérations. Ce parcours façonne une approche concrète, orientée résultats, loin des discours théoriques.

À la fin des années 1990, son regard commence pourtant à évoluer. Le retail traditionnel fonctionne encore sur des modèles éprouvés, mais certains signaux faibles émergent. Thomas Leclercq s’y intéresse de près. Il observe des acteurs globaux comme Coca-Cola ou Nike, mais porte surtout son attention sur un outsider encore en devenir : Amazon.
À l’époque, l’entreprise n’est pas encore le géant tentaculaire qu’elle deviendra. Mais elle incarne déjà une bascule : celle d’un commerce qui ne repose plus uniquement sur des points de vente physiques, mais sur des infrastructures numériques. Ce positionnement traduit une capacité à anticiper les mutations avant qu’elles ne s’imposent à tous.
Cette intuition se concrétise en 2010 avec la création de Leclercq American Capital. Le choix du nom est explicite, celui du terrain aussi. Les États-Unis s’imposent comme le centre de gravité de l’innovation mondiale, notamment dans la technologie. C’est là que se redessinent les équilibres économiques.
Les investissements suivent cette logique. On y retrouve des entreprises comme Microsoft, Meta Platforms, Pfizer ou Chevron. Une allocation qui ne se limite pas à un seul secteur, mais qui reflète une lecture transversale des grandes mutations en cours : le numérique, la santé, l’énergie.
Plus récemment, le regard se tourne vers les technologies émergentes. Comme beaucoup d’investisseurs, Thomas Leclercq s’intéresse à l’intelligence artificielle. Mais pas uniquement dans ses applications visibles du grand public. Avec SandboxAQ, il se positionne sur un terrain plus profond, à la frontière entre intelligence artificielle et technologies quantiques.
Les champs d’application sont vastes et encore largement en construction : découverte de médicaments, diagnostic médical, cybersécurité ou encore systèmes de navigation avancés. On change d’échelle. Il ne s’agit plus d’optimiser un modèle existant, mais de participer à la redéfinition des capacités technologiques.
Aujourd’hui, son portefeuille de participations est estimé à environ 1,5 milliard de dollars, dont près de 600 millions investis aux États-Unis. Un ancrage fort dans l’économie américaine, complété par des positions en Asie, avec des groupes comme TSMC, Sony ou Yum China, et en Europe.
Car malgré cette ouverture internationale, le lien avec la France reste solide. On le retrouve notamment à travers des participations dans des groupes comme LVMH, L’Oréal ou Thales. Une stratégie qui repose sur un équilibre assumé entre innovation et stabilité, entre acteurs historiques et entreprises en rupture.
Ce positionnement s’inscrit dans une philosophie claire : ne pas opposer tradition et modernité, mais les articuler. D’un côté, la puissance d’innovation des leaders technologiques. De l’autre, la robustesse de groupes installés, capables de traverser les cycles économiques.
Thomas Leclercq, lui, continue d’évoluer en dehors des radars. Cette discrétion n’est ni un retrait ni une contrainte. Elle prolonge une culture où l’entreprise prime sur l’individu, où la performance opérationnelle compte davantage que la mise en récit personnelle.
Dans un contexte où les dirigeants sont souvent poussés à incarner publiquement leur entreprise, cette posture détonne. Elle rappelle qu’il existe encore des trajectoires construites loin des projecteurs, mais en prise directe avec les grandes mutations économiques.
Au fond, le parcours de Thomas Leclercq dépasse le cadre individuel. Il raconte une transition plus large. Celle d’un capital historiquement ancré dans le retail qui se redéploie vers la technologie. Celle d’un modèle familial qui s’ouvre à la globalisation sans renier ses fondamentaux. Celle, enfin, d’une économie qui bascule vers les plateformes, les données et l’intelligence artificielle.
Pas une rupture brutale, mais un déplacement progressif. Une manière d’accompagner les transformations plutôt que de les subir.
Thomas Leclercq n’est pas une figure spectaculaire. Il est une figure de passage. Entre commerce physique et économie numérique, entre héritage industriel et investissements globalisés. Une trajectoire silencieuse, mais révélatrice d’un moment charnière.
