Enquête sur les « Ghost Jobs », ces emplois qui n’existent pas

C’est l’histoire d’un paradoxe moderne : alors que les plateformes de recrutement croulent sous les offres, les candidats n’ont jamais eu autant de mal à décrocher un entretien. Bienvenue dans l’ère des « Ghost Jobs », ces annonces fantômes publiées par des entreprises qui n’ont, en réalité, aucune intention d’embaucher. En 2026, ce phénomène n’est plus une anomalie, c’est une stratégie.

Le rituel est le même pour des millions de personnes chaque matin. Café noir, écran allumé, et le défilement infini sur les réseaux professionnels. Un cadre en marketing témoigne de son désarroi après six mois de quête : « J’ai postulé à plus de 200 offres qui correspondaient exactement à mon profil. Résultat ? 180 silences radio et une dizaine de refus automatiques envoyés par des IA au milieu de la nuit. »

Ce témoignage n’est pas un cas isolé. Il illustre une victime collatérale d’une tendance systémique qui fausse les statistiques du plein emploi : les Ghost Jobs.

1. La radiographie d’un marché hanté

Les chiffres récents donnent le vertige. Selon une analyse croisée des données du marché de l’emploi et de plusieurs plateformes de recrutement publiée début 2026, près de 30 % des offres d’emploi en ligne seraient des « fantômes ». Aux États-Unis, sur 7,4 millions d’ouvertures de postes recensées en juin 2025, seules 5,2 millions ont donné lieu à une embauche réelle. Un fossé de 2,2 millions de postes qui s’évaporent dans la nature.

En France, la tendance suit une courbe similaire. Une étude spécialisée identifie environ 338 000 annonces fantômes sur un échantillon de 1,3 million d’offres analysées. Le sentiment de dynamisme du marché du travail serait-il un décor de cinéma ?

2. Pourquoi les entreprises jouent-elles avec le feu ?

Si la pratique semble cruelle pour les candidats, elle répond à une logique froide et calculée de la part des départements RH. Les motivations se divisent en trois piliers :

  • Le « Talent Piping » (Le vivier permanent) : Les entreprises gardent des annonces ouvertes pour collecter des CV en continu. L’idée ? Avoir une base de données fraîche le jour où un « vrai » besoin surgira. C’est du recrutement préventif au mépris du temps des candidats.
  • Le signal de croissance aux investisseurs : Une entreprise qui recrute est une entreprise qui va bien. Maintenir des dizaines de postes ouverts, même en période de gel des embauches, permet de rassurer les actionnaires et de projeter une image de force face à la concurrence.
  • La pression interne : C’est la face sombre du management. Selon une étude de 2025, 62 % des managers avouent publier des offres fantômes pour faire comprendre à leurs salariés actuels qu’ils sont remplaçables, ou pour calmer ceux qui se plaignent d’une surcharge de travail en leur faisant miroiter des renforts fictifs.

3. Les secteurs les plus touchés : l’enseignement et la tech en tête

Tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Le phénomène est particulièrement prégnant là où la tension est forte ou la bureaucratie lourde.

SecteurTaux d’offres « Fantômes » (Est. 2025-2026)
Gouvernement & Secteur Public60%
Éducation & Santé50%
Informatique / Tech48%
Finance44%
Hôtellerie / Restauration< 5%

Dans l’hôtellerie, si l’on ne trouve pas de personnel, l’établissement ferme. Dans la Tech ou la Finance, on peut se permettre de laisser une offre de « Senior Data Scientist » flotter pendant huit mois juste pour « sonder le marché ».

4. L’IA : l’accélérateur de particules

L’émergence des intelligences artificielles génératives a agi comme un carburant. Aujourd’hui, un algorithme peut générer, publier et actualiser des centaines de fiches de postes en quelques secondes. Côté candidat, l’IA permet de postuler en masse. On assiste à une guerre de bots : des IA d’entreprises rejettent des CV rédigés par des IA de candidats sur des postes qui n’existent pas.

Cette automatisation déshumanise le processus et crée un sentiment d’épuisement profond. Pour les experts, le coût est aussi psychologique. « Le ghosting institutionnalisé brise le contrat de confiance entre l’employeur et le futur employé avant même que la relation ne commence », explique un sociologue du travail.

5. Comment repérer un Ghost Job ?

Pour les chercheurs d’emploi, la vigilance est désormais de mise. Voici les signaux d’alerte identifiés par les professionnels du secteur :

  1. L’ancienneté : Une offre publiée il y a plus de 30 jours sans mention « Urgent » est suspecte.
  2. La répétition : Si vous revoyez la même annonce tous les trois mois depuis un an, la prudence est de mise.
  3. Le descriptif flou : Les offres fantômes sont souvent très génériques pour ratisser le plus large possible.
  4. L’absence de contact réel : Si aucun recruteur n’est identifiable et que le lien renvoie vers un portail générique sans fin.

Vers une régulation nécessaire ?

Face à cette pollution du marché du travail, des voix s’élèvent pour réclamer plus de transparence. En 2026, certaines plateformes commencent à pénaliser les entreprises dont les offres restent actives trop longtemps sans aucune activité de recrutement réelle.

En attendant, le conseil pour les candidats reste le même : privilégiez le réseau direct et les candidatures ciblées. Car dans la jungle des algorithmes, le fantôme est souvent celui qui ne vous répondra jamais.

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